Lorsqu’il est entré dans la pièce je l’ai reconnu tout de suite. J’avais le dos tourné à l’entrée du restaurant mais sa démarche lourde et pressé était reconnaissable entre mille. Peut-être allait-il être le « parfait », l’exemple absolus ? il avait envahi l’espace rien qu’au son de ses chaussures GEMO. Sa respiration forte dans mon dos signifiait son attente et son excès de tabac. Sans doute arrivé à l’hôtel une heure avant le repas il avait déjà sympathisé avec tout le personnel qui déjà riait dès son apparition dans la salle de restaurant. Il avait un potentiel certain, dans tous les cas un excellent candidat. Il prit place à une table derrière moi, en saluant d’une voix forte et chaleureuse toute la salle. Il y avait surtout des belges et des anglais, ils saluèrent mi-interloqués mi-charmé. Attendant son menu il conversait avec son voisin de table sur le dirigeant de l’hôtel qu’il nommait déjà Patron.
Il remplissait tous les critères, un à un, dans un ordre méticuleux, une vraie machine. Je ne m’étais pas encore retourné mais je savais que je le tenais. Un homme entra, du coin de l’œil je vis une sorte de Woody ALLEN sans les lunettes, une femme de l’hôtel l’orienta vers une table. Une voix forte et fière retentit, « bonsoir Monsieur, bon appétit et bonne soirée », l’intonation était si étrange qu’une vieille anglaise se retourna, son visage était tordu, elle ne comprit pas et retourna à sa blanquette. Il était donc proche de la perfection, cependant il manquait presque un petit élément, un soupçon de discussions sportives et jusqu’à présent, je n’avais rien entendu de tel. La formule se devait pourtant d’être complète pour être exact : de la vivacité mais un peu d’en bon point, du tabac en excès, une voix forte, une sympathie évidente, des familiarité légère et une discussion sportive.
A l’évidence, mon bonhomme n’aimait pas le sport et mon repas finit, je m’apprêtais à dire bonsoir à la salle dans mes chaussures GEMO pour rejoindre ma chambre. Je n’osais pas le regarder tant ma déception était grande, sur le pas de la porte j’offre un bonsoir sobre et raisonnable. L’homme me dit bonsoir et bien fort « Bon Match ». Le temps s’arrêta, mes yeux se relevèrent vers lui avec un sourire tout à fait de circonstance, une joie pure et absolue envahit mon visage c’était lui, le stéréotype parfait du commercial. Il était là en chemise large à carreaux, avec la cravate dénouée du soir à la Sardou, légèrement potelé,et les cheveux jaunis par la cigarette. Dans le couloir je fit enfin éclater ma joie, enfin intérieurement, car franchement un soir de finale de coupe du monde qui se soucie d’un match de football retransmit sur TF1 ?
PAS MOI